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Critique du 19 janvier
Loin dans le cosmos.
Le tour de chant proposé à la Coopérative de Mai par Thomas
Fersen n'a pas vraiment rassuré sur la santé mentale de
celui qui se prend désormais pour une sorte de rocker dandy habillé
comme Malcolm McDowell dans le subversif film Orange Mécanique
(rien que ça. ). Va-t-il falloir réclamer un internement avec camisole
de force et tout le toutim pour M. Fersen, récent
auteur du très bon Le pavillon des fous ? Il est permis de
se poser sérieusement la question en assistant au spectacle 2005/2006
de cet artiste iconoclaste aimant pousser le bouchon un peu loin
(jusqu'à la folie ?). Mais c'est sans doute ce petit grain de folie
qui rend captivante la galerie de portraits bien barrés que dessine
l'hurluberlu sur cette nouvelle tournée ; on se sent en famille,
en présence d'un fou se baladant loin, très loin, dans son cosmos
personnel. pour le moins inhabituel.
Thomas fait son intéressant...
L'entrée en scène du chanteur et de sa bande d'allumés se fait
sous des lumières superbement étranges et derrière un rideau laissant
deviner la troupe de musiciens en train de jouer le morceau Cosmos...
Le rideau tombe au moment exact où M. Fersen exécute
un solo de guitare sur une Gibson noire plus habituée à hurler dans
des cercles rock que dans ceux estampillés « Chanson française ».
Voilà, c'est parti, le déconcertant (autant que réjouissant) Thomas
commence à faire son intéressant sous des éclairages blancs d'hôpital
psychiatrique ; il est habillé avec un chapeau melon, une cravate
et un accoutrement très british évoquant l'univers glaçant d'un
des chefs d'oeuvre de Stanley Kubrick, le terrifiant
Orange Mécanique. Les fidèles compagnons de route du nouveau
fou chantant sont, eux aussi, affublés de tenues improbables ; la
palme revenant à l'accordéoniste habillé comme Ali Baba
et ses quarante voleurs, ou un fakir. C'est au choix. La mise en
scène et les éclairages sont originaux et travaillés, il n'est donc
pas bien difficile de se glisser dans l'univers d'un spectacle faisant
la part belle aux morceaux extraits du Pavillon des fous
et de son prédécesseur, Pièce montée des grands jours. Pas
nostalgique pour un sou le Monsieur : très peu de « vieilles » chansons
(Bucéphale, Les malheurs du lion, Monsieur,
La chauve souris) seront jouées, sans doute dans le but louable
de maintenir une cohérence dans le set. Malgré son refus - poli
- de jouer au juke box humain, et ses excentricités, Fersen
ne déboussole pas son public, visiblement habitué aux habitudes
schizophrènes de son chouchou. De toute façon, les nouveaux morceaux
sont déjà connus par cour par la salle entière ; le public France
Inter/Télérama, s'il peut être énervant parfois, a néanmoins le
grand mérite d'être fidèle et chaleureux.
Et l'on voit trente six chandelles.
Immédiatement, les sympathiques troubles mentaux
du maître de cérémonie se manifestent : notre homme souffre de dédoublement
de la personnalité. Il se prend pour le leader d'un groupe de rock
; au hasard, les Clash, un des groupes qu'il affectionne
particulièrement. Désormais, ce dangereux fou présente donc un concert
beaucoup plus proche du rock que de la chanson française à papa
: c'est en guitariste/chanteur d'un groupe soudé où chacun à sa
place (et son moment de gloire, ce qui oblige à supporter quelques
solos un poil trop longs) qu'il interprète son répertoire. Les spectateurs
trépignent donc sur les sautillants Hyacinthe, l'histoire
inquiétante d'un serial killer, Croque, Deux Pieds
et Pégase, où Fersen se prend pour un papillon
qui voit la mort en face. Puis, l'assistance se laisse attendrir
par les poignants Ma rêveuse, Mon iguanodon, une chanson
d'amour dédiée à cet animal, La chapelle de la joie et Maudie,
qui est folle. Ensuite, le public s'esclaffe sur les drolatiques
Zaza, où il parle à sa chienne, Mon macabre, où il
s'adresse carrément à son squelette, Diane de Poitiers, Saint-Jean-du-Doigt
et Pièce montée des grands jours. Tant et si bien qu'on finit
par avoir Le tournis ; on voit double, on voit trouble, puis
trente six chandelles. Ça tombe bien, c'est pour ça qu'on est venu.
Les dates de la tournée 2006 sont là,
vous trouverez également des infos et des titres en écoute sur www.totoutard.com.
A lire également, une interview
de Thomas Fersen datant de décembre 2003, des chroniques de concerts
à Clermont-Ferrand
et Bourges,
ainsi que les critiques de ses derniers disques.
Pierre Andrieu
Lire aussi la chronique de Jean-Michel
Planat |